0 6 minutes 1 mois

Quand on observe le monde , un constat s’impose que le budget de La Défense dépasse largement celui de la santé. Or si on ne protège pas suffisamment la santé, la lutte  contre les maladies pourrait aussi s’avérer inefficace !  

 En 2025, les dépenses militaires mondiales ont franchi le cap de 2 887 milliards de dollars, un record battu pour la onzième année consécutive. La même année, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé demandait aux États membres de soutenir un budget annuel qu’il a lui-même qualifié d’« extrêmement modeste » : 2,1 milliards de dollars. Pour mettre cette somme en perspective, il l’a comparée au prix d’un seul bombardier furtif et à un quart des dépenses annuelles de publicité de l’industrie du tabac — un produit qui, lui aussi, tue. Le contraste entre ces deux ordres de grandeur n’a rien d’anecdotique : il dit quelque chose de précis sur la manière dont le monde hiérarchise ses urgences.

Ce déséquilibre n’a rien d’un complot occulte. Il découle d’une logique politique et économique parfaitement traçable. Les budgets de défense répondent à des menaces immédiates et visibles — une guerre, une frontière contestée, une rivalité géopolitique — et mobilisent un consensus national rapide : entre 2024 et 2025, les dépenses militaires ont par exemple bondi de 14 % en Europe, portées par la guerre en Ukraine et le réarmement de plusieurs pays membres de l’OTAN. La santé publique, elle, agit sur un temps plus long et moins spectaculaire : prévenir une pandémie, financer une recherche dont les résultats n’arriveront que dans dix ans, soutenir des systèmes hospitaliers qui ne deviennent visibles aux yeux du grand public que lorsqu’ils craquent. Les arbitrages budgétaires favorisent presque toujours l’urgence visible sur la prévention invisible — d’autant que l’OMS elle-même dépend pour près de 80 % de son financement de contributions volontaires, donc fluctuantes et politiquement négociables, plutôt que de cotisations obligatoires stables.

S’ajoute à cela un fait moins souvent commenté : l’argent de la recherche médicale, déjà comparativement modeste, ne se répartit pas non plus de façon proportionnelle aux besoins sanitaires réels. Les maladies tropicales dites « négligées » — un ensemble d’une vingtaine de pathologies comme la filariose lymphatique, la maladie du sommeil ou la schistosomiase — touchent plus d’un milliard de personnes dans le monde, en particulier les populations les plus pauvres d’Afrique, d’Asie du Sud et d’Amérique latine. Leur nom même, forgé par les chercheurs en santé publique, désigne ce mécanisme : elles sont reléguées au bas des priorités de financement mondial précisément parce qu’elles touchent des populations sans pouvoir d’achat significatif pour les marchés pharmaceutiques. En Afrique, où ces maladies concernent près de 400 millions de personnes, les autorités sanitaires alertent régulièrement sur un déficit chronique de financement qui menace les programmes de traitement déjà en place. Ce n’est pas une malveillance organisée ; c’est un système d’incitations qui, mécaniquement, oriente la recherche vers les pathologies des pays solvables plutôt que vers celles qui tuent le plus de gens dans l’absolu.

Faut-il pour autant conclure à une indifférence calculée envers la vie humaine ? Ce serait aller plus vite que ne le permettent les faits. Les budgets de défense ont aussi explosé pour des raisons documentées — guerre en Ukraine, tensions en mer de Chine, réarmement européen — qui n’ont rien à voir avec un quelconque arbitrage contre la santé. Et la recherche médicale, sous-financée par rapport à l’armement, a tout de même produit des résultats considérables avec des moyens bien plus modestes. Une analyse publiée dans The Lancet, marquant les 50 ans du Programme élargi de vaccination de l’OMS, estime que les campagnes de vaccination ont permis d’éviter 154 millions de décès dans le monde depuis 1974. Sur la seule mortalité infantile, 40 % du recul mondial observé depuis cette date est attribuable à la vaccination, une proportion qui grimpe à 52 % sur le seul continent africain. Au-delà des vies sauvées, l’efficacité économique de cette approche reste difficile à contester : face à des épidémies comme celles de choléra, de rougeole ou de fièvre jaune, les campagnes de vaccination d’urgence réduisent la mortalité de près de 60 % selon une étude récente portée par l’Alliance du Vaccin (Gavi). Le contre-exemple le plus parlant reste sans doute Ebola : l’épidémie de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest, survenue avant qu’un vaccin existe, a coûté environ 53 milliards de dollars de pertes économiques à la région — soit, à elle seule, bien plus que le budget annuel demandé par l’OMS pour l’ensemble de ses missions, pour une crise qu’une prévention mieux financée aurait sans doute pu limiter.

Le vrai débat  c’est donc   de regarder en face un arbitrage politique bien réel et largement documenté : celui qui place, année après année, la sécurité militaire devant l’investissement dans la prévention sanitaire, et qui, à l’intérieur même du financement de la santé, privilégie les marchés rentables sur les besoins les plus criants.  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *