
Les chauves-souris suspectées d’être le réservoir développent bien des anticorps contre le virus, ce qui prouve qu’elles sont exposées et infectées. Mais c’est précisément là que se trouve la particularité biologique : beaucoup de ces chauves-souris sont porteuses d’anticorps spécifiques, et chez elles l’infection est vraisemblablement asymptomatique. Autrement dit, elles ne tombent pas malades. C’est pour cela qu’on ne parle jamais d’épidémie chez les chauves-souris : il n’y a pas de maladie chez elles à proprement parler, seulement une infection silencieuse.
Ce phénomène n’est pas propre à Ebola. Les chauves-souris peuvent héberger plus de 100 virus différents, notamment les virus Ebola et Marburg, les coronavirus du SRAS et du MERS, ou encore le virus de la rage, et ces infections restent généralement asymptomatiques chez elles. Ce sont des réservoirs extraordinairement efficaces pour toute une famille de virus dangereux pour l’homme, justement parce qu’elles tolèrent ces infections sans en souffrir.
La science a commencé à percer le mécanisme de cette tolérance. Elle serait liée à un gène appelé PKR, impliqué dans la réponse immunitaire antivirale, et certaines espèces de chauves-souris possèdent plusieurs copies de ce gène alors que les autres mammifères n’en ont qu’une seule, ce qui leur permet de diversifier leur arsenal de défense face à une grande variété de virus. En somme, leur système immunitaire semble avoir évolué pour neutraliser les effets pathogènes du virus sans pour autant l’éliminer complètement de leur organisme — un équilibre rare entre l’hôte et le pathogène.
C’est d’ailleurs cette tolérance silencieuse qui complique tant la recherche du réservoir : les chercheurs n’ont jamais réussi à isoler un virus actif chez un chiroptère malgré des milliers de prélèvements effectués, parce que le virus circule à très bas niveau, sans déclencher de symptômes ni de pic de charge virale facilement détectable. On trouve des traces (anticorps, fragments d’ARN) mais rarement le virus lui-même en pleine activité, ce qui explique l’absence de preuve définitive
Combien de temps faudra-t-il encore à la recherche fondamentale, sous-financée par rapport à d’autres priorités mondiales, pour percer ce dernier secret écologique — et combien de flambées surviendront avant qu’elle y parvienne ?
La Rédaction
